Rencontre avec A.

Aujourd’hui j’ai reçu 6 étudiants, parmi eux A. Elle vient me voir pour obtenir des aménagements de ses conditions d’examens et d’études pour l’année universitaire. Elle patiente dans   le couloir, je me lève pour la saluer, elle me salue à son tour les yeux rivés au sol. Je l’invite à entrer et à s’assoir, je comprends tout de suite que l’entretien va être difficile, elle ne peut pas me regarder, c’est comme si être ici en face de moi était un supplice, comme si elle avait pris son courage à deux mains pour venir me parler aujourd’hui.

Du coup je ne suis pas très à l’aise non plus mais je me lance, carte d’étudiante, formalités administratives. Elle s’appelle A, elle est en master recherche et n’était pas à l’université l’année dernière. Je la questionne sur son parcours antérieur, elle me répond très doucement, très difficilement, je suis obligée de tendre l’oreille pour entendre ce qu’elle me dit,  elle a eu le baccalauréat avec mention très bien puis elle a « khûbé » dans un grand lycée parisien d’à côté, durant toute sa scolarité elle n’a jamais eu d’aménagements (je trouve cela étrange mais soit).

Arrive la question « difficile » pour de nombreux étudiants: « de quelle manière vos difficultés se répercutent-elles sur votre scolarité et sur votre vie étudiante en général ? ». Elle essaie mais n’y arrive pas, elle fouille dans ses documents pour me tendre un certificat médical qui précise le diagnostic, je lis parce que je comprends que ce n’est pas évident pour elle, mais connaitre la nature médicale de ses problèmes ne change rien pour moi, parce que qu’elle que soit sa pathologie, ce sont les conséquences de cette dernière qui sont importantes, deux personnes souffrant de la même pathologie n’ont pas forcément les même besoins, parfois même ce n’est pas la pathologie « officielle » qui handicape le plus, mais la souffrance psychologique qu’elle induit… Pendant que je lis A. lève les yeux, deux billes noires  qu’elle baisse presque aussitôt, ça me fait du bien à moi de croiser son regard, à elle je ne sais pas…

Je lui explique qu’il y a d’autres étudiants  avec le même type de difficultés à l’université, et que je m’en réjouis parce les choses évoluent certes doucement mais qu’il y a du progrès. Je lui dit qu’elle a toute sa place ici et que nous allons tâcher de l’aider, échange de regard, j’esquisse un sourire. Je repose ma question fatidique, « alors, quelles sont les conséquences de votre trouble sur votre scolarité, en quoi rend-il les choses plus compliquées ? D’après vous que pourrait-on faire pour vous rendre les choses plus aisées ? ». Contre toute attente, elle me dit avoir  des difficultés pour les situations de communication en face à face, et lors d’exposés oraux, elle dit aussi avoir du mal à s’organiser de manière générale et ne pas toujours bien saisir ce qui est attendu d’elle, les échéances, l’organisation administrative tous ça. A. utilise  une communication sans fioritures, qui va à l’essentiel, il lui faut du temps pour me dire cela, on ne se donne pas le change avec tous le non verbal qui accompagne les échanges ordinaires mais ça fonctionne !

 Je l’informe que nous pouvons nous réunir en équipe plurielle avec son directeur de recherche, elle et moi, éventuellement un médecin pour évoquer ses difficultés et mettre en place un protocole adapté, notamment pour la soutenance de son mémoire, nous pouvons aussi envisager d’embaucher un étudiant pour l’aider dans la gestion de son quotidien d’étudiante. Elle veut réfléchir, ce qui ressort de son propos c’est que toute cette procédure va causer du dérangement à pas mal de monde et qu’elle ne veut surtout pas déranger qui que ce soit, elle ne veut pas non plus que son handicap soit nommé de manière explicite, je la rassure sur ce point, nous ne le nommerons pas. Çà va trop vite, je n’insiste pas davantage et lui répète que je suis disponible au cas où.
Dernière question :
– Quel est votre projet professionnel ?
– Je vais continuer de traduire des jeux-video chez moi.
Comprenez j’exerce déjà cette activité compatible avec mon handicap, je suis passionnée d’histoire contemporaine et surement très brillante mais je pense que je ne pourrai jamais travailler dans ce domaine compte tenu de mes difficultés à entrer en relation avec le monde l’extérieur. C’est classique cette forme d’autocensure chez les étudiants en situation de handicap. Je tente de la convaincre de  l’importance d’une reconnaissance de handicap en vue d’une insertion professionnelle en adéquation avec ses études et ses centres d’intérêt. Elle écoute attentivement, la perspective de pouvoir avoir un poste de travail aménagé qui lui permette de travailler dans un domaine qui lui plait… elle ne l’avait jamais envisagé je crois.  Elle n’avait jamais été informée de cette possibilité il me semble.

A la fin de notre entrevue  A. a levé la tête m’a remerciée de lui laisser le temps de la réflexion et a pris congés, j’espère la revoir, j’espère que son année se déroulera bien, j’hésite a passer un coup fil au directeur de l’UFR (que je connais plutôt bien) mais ce serait  trahir ma parole, je reprendrai contact avec elle plutôt… début novembre.

PS : Lorsque A. est sortie  j’ai vu une tête surgir dans l’encadrement de la porte de mon bureau, pas celle de ma collègue psy (voir ici pour la petite histoire), elle n’aurait jamais dit un chose pareille, une autre collègue… j’ai vu sa tête désabusée me dire « elle est vraiment bizarre celle-là » pffff… j’ai répondu « Non pas tant que ça rassure-toi ».

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2 commentaires sur “Rencontre avec A.

  1. Quelle chance tu as de pouvoir venir en aide à des jeunes de cette façon ! J’aurai tellement aimé faire ça ! Moi je suis bib et les étudiants viennent de moins en moins nous demander de l’aide c’est bien dommage. Sentir que l’on est utile un peu un bonheur

    Aimé par 1 personne

  2. Zouzou,
    J’aime bien mon job, même si ce n’est toujours évident. C’est chouette d’essayer de contribuer à la réussite des étudiants, tu y contribue aussi c’est sûr, de manière générale je trouve que remplir une mission de service public est toujours gratifiant, dommage que nos métiers ne soient pas davantage valorisés et que les politiques des établissements (je pense au handicap) ne soient pas toujours très ambitieuses…J’aurai beaucoup aimé travailler en bibliothèque, peut-être un jour qui sait ? Malgré l’intérêt que je porte à mes fonctions actuelles je pense demander ma mut’ à la rentrée prochaine, ça fait 4 ans que je suis sur ce poste et j’aime bien changer. C’est un avantage de la fonction publique, la mobilité. Alors j’en profite !

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